Chers frères et sœurs, nous voici entrés, ensemble en Église avec tous nos frères baptisés et avec tous les catéchumènes, dans le temps quadragésimal, c’est-à-dire quarante jours, où les hébreux ont marché quarante ans au désert avant de parvenir vers la terre promise.

« Il y a là, dans ce chiffre de quarante, un nombre mystique : c’est le nombre de jours où se répandirent les eaux des abîmes du temps de Noé ; et c’est quand le prophète Elie eut été sanctifié par un jeûne d’autant de jours, que fut accordé la faveur d’un ciel serein ; c’est par un jeûne de quarante jours que Moïse a mérité de recevoir la loi ; c’est le nombre des années où nos pères, vivant au désert, obtinrent le pain des anges (c’est-à-dire la manne) et ce n’est qu’une fois accompli le temps marqué par ce nombre mystérieux, qu’ils méritèrent d’entrer dans la terre promise ; c’est par autant de jours où le Seigneur jeûne, que s’ouvre à nous l’entrée de l’Évangile », écrit le pape Saint Léon le Grand au Ve siècle.

« Car en ces jours, nous dit Saint Augustin d’Hippone, Dieu prend pitié plus que de coutume. Celui qui pèche, obtient plus facilement le pardon ; qui est juste, mérite davantage car tout est ouvert : le ciel pour accorder, le pécheur pour confesser, la bouche pour demander ».

Ce temps, frères et sœurs, qui dans l’Église est un temps où elle prend soin de façon toute particulière de ces catéchumènes (il y en a 29 cette année dans le diocèse d’Avignon) qui dans la Nuit de Pâques recevront le baptême.

« Ce temps de Carême, dit encore saint Léon le Grand, les catéchumènes en ont besoin pour recevoir ce qu’ils n’ont pas encore, et nous qui sommes baptisés, pour conserver ce que nous avons reçu ».

Un temps aussi, frères et sœurs, pour demander avec larmes, le pardon de nos péchés … « avec larmes » comme dit le prophète Joël. Dans sa règle des moines, saint Benoît invite par trois fois le moine à prier avec larmes.

Cela nous fera du bien à tous, au début de ce Carême, de demander le Don des larmes afin de rendre notre chemin de conversion toujours plus authentique ; cela nous fera du bien de nous demander : « est-ce que je pleure ? » ; les pleurs font-ils partie de nos prières ? L’auteur de la Lettre aux Hébreux nous dit que Jésus a prié avec larmes, Lui qui au cours de sa vie terrestre offrit prières et supplications avec grands cris et larmes à Celui qui pouvait le sauver de la mort. Et Jésus au désert, nous venons de l’entendre, fut tenté par le Diable. Le Diable propose à Jésus de comprendre sa condition de fils comme un moyen de combler trois déficits : le premier, le manque de nourriture … qu’il change les pierres pour combler sa faim ; le deuxième déficit, le manque de confiance … qu’il se jette du haut du Temple pour s’assurer que Dieu est bien avec lui ; enfin, le manque de pouvoir … qu’il se prosterne devant le Malin pour jouir d’une puissance sans borne. À trois reprises, le Diable suggère à Jésus de régler son comportement sur le désir d’échapper aux limites humaines.

Ces trois tentations que Jésus a subies au désert, frères et sœurs, sont présentes en tout homme, je dirais : de façon structurelle, ce sont trois brèches du psychisme de l’homme blessé par le péché originel. Trois « vouloir » qui sont en quête de guérison pour qui veut vivre selon les commandements de Dieu : « vouloir avoir », « vouloir valoir » (c’est-à-dire se mettre en avant), « vouloir pouvoir ». Pour le dire autrement avec le langage contemporain : la soif du plaisir qui réduit la vie à un niveau matériel de bien-être, le désir de posséder de façon effrénée, et le désir du pouvoir par lequel on s’impose par rapport à Dieu, par rapport aux autres, en se transformant en « idole » qui exige des autres la soumission la plus totale … Vouloir avoir ; vouloir valoir ; vouloir pouvoir.

Jésus, par sa mort et sa résurrection, et par le Don de son Esprit Saint, est venu guérir ces trois blessures originelles, ces trois fêlures de notre psychisme, et parce qu’il les a connues au désert et vaincues, nous pouvons être guéris.

Un Père du désert, saint Dorothée de Gaza écrit : « Notre Seigneur est venu, se faisant homme à cause de nous, pour guérir le semblable par le semblable, l’âme par l’âme, la chair par la chair, car il s’est fait homme en tout, hormis le péché ». En effet, frères et sœurs, la différence entre les tentations subies par Jésus et les nôtres, est qu’en Jésus, il n’y a aucune complicité avec le venin de ces tentations que tente de lui inoculer le Diable ; alors qu’en nous, nous en faisons l’expérience, il y a plus ou moins complicité … complicité en l’homme. Et par la résurrection de Jésus, et par le Don de son Esprit Saint, nous pouvons résister aux tentations et être vainqueurs !

Les tentations, frères et sœurs, font partie de tout itinéraire chrétien ; il ne faut pas s’en étonner ! Le combat que nous menons et que mène l’Église en ce monde, n’est pas tant pour la destruction du Mal que pour la croissance du Bien. À travers ce combat spirituel que nous connaissons tous, notre foi s’épure, descend dans l’intelligence et dans le cœur, et elle se fortifie afin qu’elle puisse traverser les flammes des tentations (qui parfois, nous le savons, peuvent être très douloureuses), pour mûrir, pour passer de plus en plus d’une piété superficielle à une véritable union avec la volonté de Dieu ; l’homme a besoin d’être mis à l’épreuve. Le livre de Job peut nous aider à comprendre cela. C’est une bonne lecture pour nous durant le Carême – suggestion ! – de relire le livre de Job, qui est très actuel.

L’amour, nous le savons, l’amour est toujours un processus de purification, de renoncement, de transformation douloureuse de nous-mêmes, ainsi grandit le chemin de la maturation. Saint Jean prend la belle image dans son évangile de la femme qui enfante : avant d’enfanter, elle est dans les douleurs, et lorsqu’elle a enfanté, elle est dans la joie ! Il en est de même pour nous dans notre combat de vie chrétienne.

À un frère mineur qui confiait à François d’Assise qu’il était la proie d’une forte tentation, le Poverello, François, répondit : « Je te le dis, en vérité, personne ne doit se croire serviteur de Dieu tant qu’il n’a pas traversé les épreuves ; une tentation vaincue est comme une alliance que le Seigneur passe aux doigts de son serviteur ». Belle image !

Eh bien, frères et sœurs, qu’en ces jours de Carême, l’Esprit Saint, qui a conduit Jésus au désert, soit auprès de nous et en nous, et parmi nous, pour mener le bon combat de la foi, dans la confiance qui nous mènera par la mort au vieil homme, à la vie en Christ. Amen !

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